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I comme

périple justice (2) Mi sueño : la libertad

23 Décembre 2013 , Rédigé par T.B. Publié dans #Périple Justice, #Récit

 

Mon rêve…

Qu’il me semblait de peu de prix quand j’ai trouvé le studio désert au réveil. Le décor indifférent de notre passé, toujours en place ; rien n’avait bougé. Elle était partie avec l’aube, avant que je ne me lève. Pour m’éviter la blessure inutile des adieux ou parce qu’elle n’aurait plus eu la force de partir. J’aurais tant voulu crier, écrire sur les murs, jeter mon impuissance sur tous les objets à portée de ma souffrance. Il y avait une folie douloureuse qui grimpait dans mon crâne. Comme il est difficile de se raccrocher à ses idées quand le monde que vous avez construit chaque jour de ces années dans l’étroitesse et l’inconfort d’un appartement d’une banlieue sordide se brise, quand chaque fenêtre, chaque fleur du papier peint, chaque carreau du carrelage, chaque livre, chaque objet oublié dans un coin, chaque fourchette dans le tiroir suintent d’accusations multiples. Ce n’était quand même pas si difficile. T’as vraiment déconné mon vieux. Rien ne pourra rattraper ça. Tout ça pour une chimère qui s’envole au vent des siècles et que personne, jamais, n’a pu saisir. Ton vrai combat se déroulait entre ces murs gris et tu ne l’avais même pas vu. Pauvre con.

 

Un rêve mon vieux, un rêve comme ça, on en fait toutes les nuits.

 

Et si les jonquilles reviennent chaque printemps, il n’en est pas de même de l’amour. Alors dans les rues de gris et de saleté, j’ai promené mon opprobre sourd et noyé d’alcool, espérant qu’on me nargue, qu’on m’insulte ou me batte. Que la saleté de mon for intérieur dégoûte les gens malgré leur habitude de ces lieux sordides, que dans les bistrots où j’allais jeter mon désespoir à même le zinc, on refuse de me voir, de me servir, de reconnaître mon existence. C’est que mon existence me dégoûtait. Moi, cafard humain, je voulais sauver le monde et ne pouvais sauver mon couple. Moi, poulpe gluant, suintant la noblesse d’âme de chaque parole, rebelle à ma classe armé de mes bonnes intentions de philosophie politique, redresseur de torts professionnel, n’avais-je pas sacrifié l’amour, c’est-à-dire la justice humaine, le principe des révolutions, peut-être la seule chose qui vaille, à mon dérisoire égoïsme. Et où était-il donc cet égoïsme maintenant, vipère honteuse ! Et je déchus dans la honte, celle-là qui transforme les hommes en tyrans, en loques, en monstres. Celle-là qui déshumanise.

 

Mon rêve boueux et souillé.

 

Et comment n’avais-je pas vu qu’il me restait des choses qu’on pouvait m’enlever ? Avais-je cru que la vie m’épargnerait : pas un seul instant ! mais à ce coup-là, je ne m’étais pas attendu, pour rien au monde. Voici que le sort me livrait, m’offrait en pantin sacrificiel à la vie biologique, à la mort de l’âme. Ô légume ! Que ma volonté était devenue le paillasson sur lequel l’alcool ne s’essuyait même plus les pieds avant de pousser la porte, les portes, toutes les portes ; que ma jeunesse n’était qu’un fantôme qui rôdait loin des couloirs où mon ventre se tordait la nuit dans des spasmes inavouables ; que ma foi était une relique oubliée dans les profondeurs de mon angoisse ; que tout mon monde s’était écroulé à partir de ce point précis que je tenais pour son fondement le plus solide : telle était ma vérité. Que dire de plus ? Ces semaines : un vaste trou noir, et délétère.

Comment je m’en sortis ? Pourquoi et où je trouvai le courage de rassembler le souvenir de mon ancienne humanité ? A l’aide inespérée de qui je dus mon salut ? Ce fut un accident ou la perte de mon travail ou encore le dévouement de mes voisins, ou bien peut-être de mes camarades. Ce dut être la lueur de la foi, l’amour brut que l’on trouve chez les êtres dépenaillés de tout ; ô combien il serait beau que ce fut un moine qui m’ait relevé de ma condition inhumaine et abrutie ! Ce fut la seconde chance ou le retour de la personne aimée, ce fut le pardon et la rédemption, et pourquoi pas la révolte du cœur tombé dans la pire des déchéances ?

 

Mon rêve, retrouvé, lové contre mon amour perdu.

 

Et si je me suis dressé jadis, le poing monté au cœur de la foule, descendu dans la rue ; animé par les visages expressifs de mes idées, sûr de la vérité que je détenais, par la beauté des couleurs dont je voulais repeindre le monde. Tous les dictateurs abattus, le pouvoir comme un souvenir qui fait rire, les hommes fraternels, l’économie aux mains de tous, la prudence comme leitmotiv face à la technique, et méfiance surtout envers les structures étatiques, s’il devait en rester. Chacun abreuvé du savoir de la littérature libertaire, chacun heureux et responsable, la bienséance au placard et la domination masculine aussi. Et si j’ai milité jadis, ne voulant plus porter ma naissance comme un fardeau, renonçant aux conforts verts et bleus de ma vie bourgeoise, affilié aux syndicats de l’espoir, agent de contagion répandant le rêve de la liberté malgré les mesures prophylactiques du pouvoir en place. Ah la belle vie! ces moments exaltants ; la splendeur de ces foules en grève, soulevées en vagues aux digues rompues dans toutes les rues, et l’image des familles affamées pour trouver la force de continuer, de monter aux barricades des slogans à pleins poumons.

 

Mon rêve immortel !

 

La société qui sort de son moule quand son moule craque, se fissure sous la pression de la rue, à l’appel médusant des tribunes où les fils de la liberté chantent leurs promesses. La population qui se meut, fatiguée de se mourir au service des plénipotentiaires qui exercent le droit de la terre comme un droit de vie et de mort, comme des dieux. Mais Dieu, ce n’est pas ça, Dieu c’est l’amour qui bat dans nos poitrines, c’est la volonté du peuple, et rien que ça. Les mœurs qui changent, éclairées par le savoir, les paradigmes qui se transforment et les sentences de la justice qui déchiquètent l’ordre établi, les poitrines qui se soulèvent sous les vents déchaînés, l’histoire en marche, la souveraineté à portée de main, juste là : juste un peu trop loin.

Et à ceux qui disent encore aujourd’hui que toutes les utopies ont échoué sur les plages russes ou caribéennes, à ceux-là, vous : ravalez ces paroles et rachetez-les ! Ceux qui sont morts ou ont vécu pour elles méritent mieux que votre ignorance. Cultivez-vous avant de parler, cultivez-vous et puis la liberté !

 

C’était plus qu’un rêve, mon amour.

 

J’étais encore rentré tard. Je n’avais pas pu m’empêcher d’accompagner mes camarades au bistrot après le boulot. C’était plus fort que moi : j’appréciais leur amitié rude et simple, leur manière d’envisager la vie. Ils montraient une telle joie de vivre, une telle force… Malgré leur misère, ils semblaient indestructibles. A leurs côtés, il me semblait que je me gonflais moi aussi de cette force, que je devenais puissant et libre, et que nous ne pouvions que triompher.

J’étais encore rentré tard malgré les reproches qu’elle m’avait faits hier. Qu’on ne se voyait plus, que j’étais tout le temps parti, qu’on vivait comme des étrangers, chacun de notre côté. Elle m’avait semblé très nerveuse, au bout du rouleau, à bout de nerfs. Elle veillait encore quand j’ai poussé la porte : je l’ai vue assise dans la cuisine, sous la lumière crue, les yeux encadrés par des cernes inquiétants. Son visage était pâle, blafard, maladif, et contracté. J’ai senti que je l’avais blessée en ne revenant pas immédiatement du travail, que j’avais trahi une promesse tacite, j’ai vu dans ses traits que quelque chose avait cassé, son courage peut-être, ou notre amour. Je me suis maudit alors que je fermais la porte et que j’avançais vers elle, j’ai maudit ma lâcheté et mon sale caractère, mon égoïsme aussi. J’ai essayé de lui dire quelque chose de gentil, de lui expliquer que ce n’était pas contre elle, que ça dépassait notre histoire. Que la société broyait les individus. Qu'on construisait un avenir meilleur. Elle n’a rien répondu mais elle m’a pris la main. Après un silence plus long qu’une éternité de reproches, elle m’a dit qu’elle s’en allait, que sa valise était prête. Qu’elle avait essayé, mais c’était plus qu’elle n’en pouvait supporter. Elle me souhaitait le meilleur et de pouvoir réaliser mon rêve.

Mon rêve…

 

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