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I comme

le coiffeur de la Méduse est un charmeur de serpents

25 Décembre 2014 , Rédigé par T.B. Publié dans #Poèmes

Persée - B. Cellini

Persée - B. Cellini

 

 

[ Fragments - on admire bien les ruines d'Ephèse,
pourquoi pas ces pierres disjointes de ma première aventure narrative? ]

 

 

 

Voluptueuse

…tueuse

Ce mot résonna dans mon esprit, oui, tueuse ; le colonel, lui l’aurait sûrement qualifiée de sirène. Cela l’amusait, je suppose, de revisiter le mythe de la femme fatale à l’endroit de notre hôtesse.

Moi, je ne la connaissais pas, non, je l’avais seulement aperçue quelques brefs (trop brefs ?) instants, et encore, de loin.

 

C’est ainsi que je commençai à errer librement entre les agglutinements de gens bien-pensants, dont la majorité n’auraient même pas condescendu à m’adresser la parole.

Tant mieux.

 

Je décroche. On m’interpelle.

 

« Monsieur, vous avez entièrement raison, mais seul le vent peut revendiquer l’honneur de porter les voiles. »

 

 

Il pleut, souvent en Ecosse parait-il, exilé dans ma chambre loin des torrents de mots, au calme, allongé sur mon lit, mais ne dormant pas.

 

 

Bal ce soir, tenue de soirée exigée, tacitement.

 

Robe rouge, peau claire, chevelure brune, brillante, lèvres rosées, peut-être 30 ans, peut-être moins.

Travail d’approche : espionnage, étude.

Je fais très bien semblant d’étudier la peinture murale, en écoutant d’une oreille, pas distraite du tout, la conversation. Ça parle d’équitation ; le groupe est constitué d’un vieux couple, et d’un jeune homme, élégant je dois avouer, qui fait plus ou moins la cour à la robe rouge.

Équitation : Dieu me foudroie si j’y connais quoi que ce soit en équitation…

 

 

« Votre visage ne m’est pas inconnu, monsieur. »

« Appelez-moi Persée. »

 

« Vous ne voulez vraiment pas danser ? »

 

 

Moi je vis ma douleur. Je l’ai toujours vécue, elle est là, comme mon ombre, comme mon cœur, elle coule dans mon sang, et souvent elle me coule, elle traîne dans mes poumons et m’étouffe. Ma douleur, c’est ma plus ancienne, ma plus profonde et meilleure ennemie.

 

Un meurtre est-il intellectuellement justifiable ?

 

 

« Que faisiez-vous hier à l’heure du crime ? »

 

« C’est vous le commissaire je crois. »

 

« Vous ramenez tout au courage ? »

« Non, à la lâcheté. »

 

« Je ne vous aime pas, mais vous êtes le meilleur, et vous le savez. »

 

 

Le soir s’annonce, doucement. La campagne s’assombrit peu à peu, comme une lampe qui s’éteint progressivement, les taches grisonnantes des moutons se confondent avec celles des nuages. A l’est, on ne voit rien : la falaise doit plonger dans la mer, là juste en dessous des premières étoiles.

« Je crois que j’ai fait une bêtise : je suis tombé amoureux. »

 

 

Je suis un salaud.

Je l’ai tuée, j’ai usurpé un droit que nul homme ne devrait avoir.

Les dieux ne sont-ils pas tout des salauds ?

 

« Mais ceci reste une déduction. »

« Bien entendu, et je sais faire la part des choses, croyez-le, mais j’en reste convaincu, et plus j’y réfléchis, plus cette explication me semble cohérente. »

 

 

La lune éclairait blafardement la façade, la nuit était calme, la maison n’était visiblement pas endormie : tout le premier étage de l’aile droite était éclairé, et l’ont voyant danser des ombres. Une musique devait être jouée quelque part, car on pouvait percevoir un murmure continu étouffé, une chauve-souris chassait au dessus de l’étang, et moi j’observais le calme autour de moi. Il ne se passait rien, J’étais venu ici au cours de ma ballade nocturne, et je m’attardais quelques instants dans cet univers paisible.

 

 

« … » Brouhaha.

 

« Commissaire, installez-vous, je vous en prie. »

C’est mon supérieur qui a parlé, comme si c’était son boulot, et que les autres étaient trop importants pour ce genre de civilités.

« Ces messieurs ici réunis, sous l’invitation de Monsieur le Ministre, veulent être tenus au courant du déroulement de l’affaire. »

« Monsieur le ministre, messieurs, c’est bien la première fois que mes enquêtes intéressent un si illustre public, et avec tant d’empressement. » dis-je calmement en souriant.

 

« Vous avez le rapport du légiste, mais pour résumer… »

Il est bien évident pour moi que tous ont lu ce rapport, histoire de pouvoir briller devant le ministre en émettant des suggestions pertinentes ; sauf le ministre lui-même, qui ne l’a sûrement pas lu : trop occupé sans doute.

 

Un petit moment, pour que tout le monde se compose une attitude et trouve une question qui ne soit pas trop stupide :

« Comment comptez-vous agir concrètement pour piéger cet enfoiré ? »

 

 

Il croit que la vie ne lui a rien donné, ni l’amour des femmes, ni l’amour propre, ni la fierté de lui, de sa condition, de son espèce, de son époque.

Il se hait, oui ; il est laid et lâche comme son temps, et il le sait ; savoir le tue.

 

Quand il pense - il s’efforce de ne jamais penser - aux gens qui meurent et ne sont pas heureux, comme l’écrit Camus. Pense aux gens qui meurent et n’ont jamais eu l’occasion de vivre. Ce n’est pas que la vie les a oubliés, non, elle ne les a même jamais considérés. Ils sont nés dans la misère et la mort, là ou lui est né dans le confort et la santé. Et pourquoi ? Il ne sait pas.

 

 

Sonne le téléphone.

Annonce-t-il le retour de Perséphone ?

 

Le cornet regagne son piédestal.

 

La sonnette surgit du réel.

Il saute les escaliers et plonge dans la voiture, siège passager.

« Dépêchons » sera sa seule parole du voyage.

Le suspect vingt-trois. Le commissaire saisit le dossier qu’on lui tend.

Jeune homme de trente-deux ans, sans histoires, casier vierge.

Agrégé d’histoire, thèse très brillante, archéologue amateur, conférencier occasionnel, a ses entrées dans nombre de cercles mondains.

Il connaissait la victime depuis ses vingt-ans, aucune liaison entre eux connue ; il faut approfondir ce point, une affair entre eux expliquerait beaucoup.

Parents retirés en Bavière. Contacts réguliers avec sa sœur, deux ans plus jeune.

Rien à tirer de ce dossier pour l’instant.

La voiture s’introduit dans une allée en gravier, la grille est ouverte, deux policiers stationnent devant.

 

« Trouvez-moi un livre sur la mythologie grecque, et apportez le moi. »

 

 

« Ainsi tu t’appelles Hermès. »

La statue ne répond pas.

Hermès, le messager.

Hermès qui conduit les âmes des défunts.

Hermès aux sandales ailées.

 

Si un voleur grec c’était retrouvé au désespoir, qui aurait-il invoqué ? Hermès sans doute.

 

 

L’atmosphère clinique des salles d’interrogatoire, froide et suspicieuse, est celle de médecins-policiers occupés à ausculter les innocences. Temple-maternité de la maïeutique appliquée à la culpabilité. Avance un grand prêtre, auprès d’un grand patient.

« Quelle surprise, commissaire. »

« Bonjour. Vous n’ignorez pas que si vous êtes ici, c’est parce que nous souhaitons éclaircir certains points de l’affaire qui nous occupe. »

 

La même porte, à gauche, au fond du couloir. Fermée, encore.

« La mort, sauf si vous plaidez coupable. »

 

 

« Ecoutez-moi bien : cette affaire prend une ampleur monstrueuse, la presse s’en mêle, elle sait tout de votre suspect. Si nous ne menons pas de procès, je vous prédis la catastrophe aux prochaines élections. L’opinion publique exige des résultats : nous lui en donnerons.

Votre devoir est d’agir dans l’intérêt de la nation : cet homme est le coupable. Si cet homme est condamné, vous recevrez tout ce que vous voudrez : promotion, décoration, vacances payées, tout. Vous serez le héros commissaire. Le public aime les héros. »

« Et vous appelez cela Justice ? »

 

Moi, j’étais dans le public, par curiosité.

 

Il s’en fallut de peu pour qu’il ne soit pas jugé pour crime contre l’humanité.

N’avait-il pas tué une partie de nous tous ?

 

Un homme qui n’est que lui et seulement lui.

 

 

La porte s’ouvre vers l’extérieur, sans grincer, dans son isolement on lui a tout enlevé, même le bruit de la vie.

Entre un homme, l’air déterminé.

« Bonjour mon fils. »

« Dites plutôt bonsoir, je suis au crépuscule de ma vie. »

« Bonsoir, mon fils. Une autre vie vous attend, et je suis là pour vous aider à l’affronter. La justice terrestre n’est pas parfaite, mais celle de Dieu l’est. Il serait bon que vous confessiez vos péchés, seulement entre Dieu, vous et moi. »

 

« Un homme a dit que Dieu était mort.

Pour moi, c’est bien différent, Dieu n’est jamais né »

 

Sophisme me direz-vous.

Pas tant que ça.

 

 

Cet homme a été accusé pour meurtre.

Où sont les preuves ?

Quel gouvernement de ce pays peut se targuer de n’avoir commis aucun crime ?

Quelle société de ce pays n’en jamais commis ?

Quel citoyen de ce pays, n’a jamais tué ?

Vous n’en trouverez pas !

Nous tuons des hommes partout dans le monde : famine, exploitation, misère, insalubrité.

Et nous avons le culot d’accuser un homme, ici, pour un meurtre, et ce sans aucune preuve !

 

« J’ai remis ma démission. »

« Pour quel motif ? »

« Aucun. »

 

Artiste ou pas, coupable sera l’éternel verdict.

 

 

Je ne vous servirai pas de « Je vous aime », c’est trop banal.

Aimer a été un mot par trop souvent galvaudé, piétiné, trahi.

Je sais que nous pouvons accomplir de grandes choses, ensemble.

Je ne vous connais presque pas, mais appelons ça une intuition.

Je vous apporterai ce que vous désirez.

 

Ma main quitte sa robe rouge, et calmement je me dirige vers le banc, vers le vieil homme et sa statue.

 

 

« J’ai acheté une petite propriété, et je m’occupe de quelques ares, et de temps à autre de mes petits-enfants, c’est une vie qui a ses avantages. J’étais fatigué de courir après des hommes, maintenant j’ai appris que marcher à leur côté est largement plus satisfaisant. »

« Je m’efforce de marcher devant eux. »

« On vous dit un grand artiste. »

« On dit beaucoup de bêtises, vous savez. Il faudra attendre ma mort pour le savoir. »

« Je ne le saurai jamais alors. »

« Ca dépend de vous. Un artiste vivant fait peur, car il peut encore innover, changer et contrarier tout ce qu’on peut dire à son sujet. Par contre, un artiste mort rassure. En vérité la mort transcende les artistes. »

 

 

            Dans ma jeunesse j’ai visité Florence, l’espace de trois jours ; nous prenions le bus le matin pour rejoindre le centre, et là nous nous perdions au gré du guide, entre le vieux palais, le dôme et les offices. Je me souviens très clairement de deux choses : la chaleur, de ce point de vue le climat d’Ecosse me convient mieux, je crois ; et Persée.

Persée : c’est grâce à cette sculpture que j’affectionne ce nom ; un puissant athlète nu tenant à bout de bras, fièrement, devant lui son trophée, la victoire sur la mort, l’exploit absolu, l’apanage des héros grecs. Mais il ne la regarde pas, il pense, il pense, personne ne sait à quoi, il a tué sa mort, et il pense. Ses cheveux ressemblent curieusement à ceux de sa victime, crollés, labyrinthiques, seules manquent les têtes de serpents.

A ses pieds elle gît, vaincue, la femme punie, la méduse.

 

 

 

 

le coiffeur de la Méduse est un charmeur de serpents

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