Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
I comme

De Architektura (II) L'espace uniforme et le men-songe touristique

5 Mars 2015 , Rédigé par T.B. Publié dans #De rebus publicis

 

Deux théories pour le prix d’une :
l’espace uniforme et le men-songe touristique

 

La ville se présente au premier abord comme une immense accumulation de constructions, dont la densité augmente au fur et à mesure que l’on s’approche du ou des centres. La ville est structurée selon un réseau de nœuds : centre administratif, commercial, espace public, d’exposition, lieu de culte, quartier d’affaires, gare ferroviaire ou routière, etc. Ces nœuds fonctionnent comme des pôles d’attraction – la gravité particulière de chaque lieu attire un ou plusieurs groupes spécifiques – dispersés dans un tissu urbain largement endormi.

 La ville est multiple et ce n’est une unité que dans l’abstraction. D’ailleurs il serait bien malaisé de dire où elle commence, où elle finit, quelle est son orée, son horizon, sa ligne de démarcation. En vérité, tout se passe comme si la ville n’existait pas. Elle est une entité virtuelle où l’individu évolue, sans que jamais il puisse l’appréhender dans sa totalité ; pour l’humain la ville est foncièrement morcelée, diverse, elle l’accompagne et disparait au gré de ses déplacements. Elle ne peut être réduite à une unicité que par un truchement de carte routière où trône à côté de son profil supposé un nom qui ne la résume aucunement. Un nom qui gomme le rire et la misère, l’odeur et le soleil. Un nom et qui évoque tout sauf une unité : qui dira « Paris » évoquera la tour Eiffel, les Tuileries, Saint-Germain et le Louvre, les Champs Elysées, la Concorde, le Luxembourg, peut-être Beaubourg ou le musée Rodin, ou rien de cela mais combien de souvenirs ineffa(ça)bles : déjeuner sur une place anonyme, soirée mémorable dans une gargote qui ne payait pourtant pas de mine, peinture murale dans une rue dont le nom nous a échappé… Ce qui m’amène à dire que toute ville est un kaléidoscope.

Mais ce kaléidoscope, qui est lui-même un réseau, participe d’autres réseaux : la ville est une entité connectée. Grâce à l’efficacité des transports modernes, il est possible de passer d’une ville à l’autre sans même s’en apercevoir. Le tissu urbain semble se prolonger dans l’espace par des sauts de puce... Ces jonctions interurbaines, omniprésentes et fantomatiques, rendent le bienfondé des frontières assez douteux si l’on compare la durée de trajets inter et intra-urbains : il faut parfois plus d’une heure pour traverser Bruxelles et le même temps pour débarquer à Paris (pourtant distante de trois cent kilomètres). Je dis bien omniprésentes et fantomatiques : en effet, il existe entre les cités des jonctions multiples (train, avion, bus, voiture) virtuelles, dématérialisées ou carrément invisibles. Si l’on peut voir partir un train, l’avion a des départs plus clandestins, la voiture des plus anonymes. Les zones de grand départ sont en général isolées de la ville, quand bien même elles y seraient intégrées comme les gares. Souvent, sans qu’on puisse dire vraiment qui a commencé, du train ou des pauvres, les gares se fouissent dans les quartiers populaires et ce faisant, perdent leur visibilité pour le bourgeois ou le touriste qui ne s’y rend que mû par la nécessité : elles apparaissent alors comme des espaces particuliers de la ville, dessinés en creux. Et la ville pullule véritablement de ces espaces en creux, qui sont en elle et en même temps hors d’elle : à l’instar des gares, ces fenêtres de café d’où l’on regarde la vie pédestre couler devant soi ou ces jardins qui sont une bouffée de campagne à domicile. Cette pluralité d’espaces et de contre-espaces ainsi que cette inclusion dans un réseau macroscopique rendent la ville, réellement, impossible à comprendre, au sens de pouvoir se représenter en totalité.

D’ailleurs, seuls les touristes du haut de leurs appareils photo ont le sentiment de la posséder. Ce qu’on appelle généralement le tourisme – avec ses impératifs de guide touristique et d’office du tourisme, ses lieux obligés, légitimes, ses hôtels, ses restaurants, ses monuments conseillés, ses itinéraires prévus – permet très mal de prendre la mesure de la ville. La vision du touriste est forcément biaisée par la sélection préliminaire des lieux qui privilégie l’antique, le beau, le spectaculaire, l’extra-ordinaire. Or comment se rendre compte de la ville, qui est majoritairement ordinaire, si l’on se cantonne aux lieux d’exception. Étant donné qu’elle est une succession d’espaces, c’est-à-dire un rythme, il convient de l’appréhender par la déambulation. Il ne faut pas visiter une ville, je veux dire la visiter comme l’entendent les tour-opérateurs en faisant le tour des lieux consacrés pour les consommer de la manière consacrée. En échange, je n’ai aucune recette miraculeuse à proposer, mon truc à moi, c’est la rencontre, le hasard : je veux me laisser surprendre par la ville. Mais je n’en dis pas plus pour l’instant.

Tout gruyère a ses trous ; il est un silence aux phrases architecturales, ce sont les espaces ouverts (ou quelques fois fermés) où se déversent les flux d’itinérants. La ville ressemble à une scansion où les dactyles succèdent aux spondées : les sonorités varient, la structure reste. Cette grande alternance de route et d’îlot bâti, entrecoupés seulement parfois d’une place, d’un parc, d’un monument, d’une perspective, se retrouve partout : structure unique qui sous les coups de la globalisation se mue en forme unique.

En effet, nonobstant ses variations d’apparat, le tissu urbain est constitué d’invariants : Starbucks, McDonalds, Fnac, Subway, Pizza Hut, mais aussi MTV, Disney et Coca-Cola (pour ne citer qu’eux) sont des points de repère inamovibles et omniprésents pour le promeneur interurbain, comme d’évidents marqueurs d’une modernité jamais prise en défaut, propre à unifier les espaces, à lisser les différences. Et je ne parlerai même pas de la publicité, des taxis, des voitures, de la pollution, de l’éclairage, des trottoirs, des rues et de tous les marchands de services, tous ces invariants qui rendent les différences objectives entre cités (fleuve ou pas fleuve, petite ou grande, française ou allemande) tellement anecdotiques, comme autant de variations autour d’un même thème. L’uniformisation des enseignes lisse les aspérités qui permettaient de différencier des espaces géographiquement distincts et contribue à transformer les nœuds urbains, lieux à vocation publique, en des lieux communs, en des poncifs, images sans cesse recyclées et vides d’originalité, aussi interchangeables que les consommateurs qui s’y promènent.

Car les gens, eux-mêmes, dans leurs manières d’être et d’agir, sont uniformes – n’en déplaise à la prétendue individualité dont moult orateurs se servent pour justifier leur idéologie. Oh, bien sûr, ils ont, c’est vrai, la variété des produits de supermarché : des différences de prix, des singularités d’emballage, des individualités de marque. Leur langue, c’est une octave sur les gammes de la standardisation. Leur temps libre ne l’est plus, investi qu’il est à consommer des produits fabriqués en masse dans le seul but d’être consommés : musique, séries télévisées, shopping, téléphonie mobile, bars branchés, jeux à la mode, espaces publics toujours les mêmes pour activités toujours semblables. La culture, le loisir, l'information sont devenus des industries à part entière. Oui, toutes les population se ressemblent car elles abreuvent leur imaginaire aux mêmes sources ; sans compter que les conditions de vie et les structures économiques et sociales sont globalement identiques : chaque ville a ses bourgeois et ses contingents immigrés, ses mendiants et ses célébrités. Et l’indécrottable matérialiste que je suis accorde toujours la prépondérance aux conditions matérielles – je sais c’est haïssable, mais c’est comme ça.

Il semble que l’humanité, dans sa phase actuelle, semble incapable de répondre à l’explosion démographique autrement que par une concentration croissante et préfère massifier une structure unique (la mégapole) qu’en multiplier d’autres, novatrices. Ceci étant, les populations urbaines sont de plus en plus coupées du monde, de l’ancrage naturel fait de ruisseaux, de forêts, de plaines ou de montagnes, et cantonnées en un univers lissé, asphalté, éclairé en permanence et en un mot, uniforme, car livré à la standardisation. Et de cet univers au rythme unique, elles ne s’évadent qu’une ou deux fois l’an pour retrouver, aux lieux de villégiature obligés, une pâle copie de ce qu’elles viennent de quitter. Ainsi, ce qui se promettait comme une bulle de liberté, comme un autre lieu pour une autre vie, bien que temporaire, se révèle être le continuum de la vie antérieure, soumis à la consommation de produits et de loisirs identiques. Et je ne parle ici que de ceux qui ont les moyens de satisfaire leurs besoins d'évasion, aux autres, il reste l'alcool et le football ; il me faudrait de nombreuses pages encore pour esquisser chacune des soupapes qui permettent d'endurer la vie ordinaire et j'entends me limiter ici à celle qu'on nomme habituellement le tourisme..

À l’heure actuelle, le voyage touristique remplit une fonction thérapeutique : il est ce point de fuite qui rend la vie professionnelle supportable, qui permet de s’évader de la pression omniprésente exercée dans l’univers social : pression de rentabilité au travail, de consommation permanente, via la publicité et les loisirs obligés, pression sociale au quotidien, renforcée encore par les réseaux sociaux. Mais cette fenêtre de liberté périodique est un miroir aux alouettes, une illusion si les structures que l’on retrouve ailleurs sont identiques et interchangeables avec celles d’ici, car alors la liberté n’y est pas non plus. Pourtant c’est ce mensonge consenti qui justifie tous les efforts, toutes les humiliations, toutes les brimades et toutes les injustices subies au quotidien. L’humaine créature finit par accepter des mois d’exploitation pour deux semaines d’une vie de rêve qu’il revivra ensuite par procuration dans ses souvenirs ou grâce aux produits télévisuels et à la publicité chargés de vendre ce même rêve, cette même liberté et ce même bonheur… en attendant servilement l’été suivant. La porte de sortie de cet immense lissage n’est pas tant le tourisme « alternatif », cette industrie de l’anticonformisme confortable qui se développe depuis quelques années notamment autour des voyages humanitaires, que la réinvention totale de ce qu’est le tourisme.

L’espace de liberté auquel chacun aspire légitimement dans cette société oppressive, ce n’est pas dans un ailleurs fantasmé et impossible (car il est pris en charge par cette société-même que l’on tente de fuir) qui parait méconnaissable seulement s’il est méconnu, qu’il faut le chercher mais bien dans les lieux de l’habitude. Ces échappatoires, il faut se les permettre ici et maintenant : il faut devenir touriste – si et seulement si être touriste signifie chercher des espaces de liberté – au quotidien et du quotidien. Comment ? En n’empruntant pas les passages obligés de la mode et du consumérisme, et en subvertissant, chaque fois que l’on s’en sent l’envie, les modèles imposés. Cela commence, en ce qui concerne les voyages, par déambuler dans sa propre ville, redécouvrir ces lieux que l’on parcourt par nécessité et découvrir ceux que l’on a toujours ignorés, rencontrer ces gens que l’on évitait, se rendre dans les musées pour discuter et dans la rue pour voir, prendre le train sans but précis et sans billet de retour, visiter les cimetières la nuit et les bars le jour, en bref : faire des activités innocentes, folles ou extrêmement banales mais les réaliser pour elles-mêmes et cesser de croire que l'idyllique est au-delà de l’horizon.

 

 

 

Les lectures qui ont nourri cet article :

  • Michel Foucault, Les hétérotopies, conférence de Michel Foucault diffusée sur France Culture en 1966 (disponible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=lxOruDUO4p8 / le texte : desteceres.com/heterotopias.pdf) ; sur la pluralité des espaces et leurs fonctions.
  • Hans Magnus Enzensberger, Une théorie du tourisme, paru chez Julliard dans le volume Culture ou mise en condition ? et autres essais, 1965 ; sur le tourisme moderne.
  • Bernard Stiegler, Le désir asphyxié, ou comment l’industrie culturelle détruit l’individu, paru au Monde diplomatique, juin 2004 ; sur l’uniformisation culturelle et le temps « libre ».

 

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Geneviève 06/03/2015 21:32

Tristement vrai. Bravo. A quand un traité du tourisme du quotidien?

T.B. 07/03/2015 10:58

Oh, ça ! Il faudrait déjà que je le pratique un peu plus qu'aujourd'hui pour pouvoir en parler. Tout ce que je sais pour l'instant, c'est que mon prochain voyage risque - hélas ! - d'être vachement "touristique".