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I comme

Fantasmagorie

3 Octobre 2013 , Rédigé par T.B. Publié dans #Poèmes

 

LA CATHÉDRALE donne le ton
amorce la danse

Saint-Michel amarré à sa proue
Saint-Michel scrute le ciel, guettant un signe de Dieu…
Saint-Michel perché sur sa flèche attend son départ de fusée

les touristes aussi : rampés hors des cars, amassés en une foule bardée de flashs

« Admirez l’architecture : la cathédrale ! »

ses tours, de magie plus encore que de pierre, plantent leurs bras blancs dans le ciel
la façade chauffée à blanc crie famine
les fenêtres hautes sont autant de fours – on entend des chants grégoriens qui brûlent à l’intérieur
les saints attablés aux tympans, les mains en visière scrutent la populace sur le parvis et se marrent, se moquent en montrant du doigt, saints hilares

 

sur le parvis

parvis, pars vite ! les sièges n’attendent plus, les places sont chères, c’est la messe finale : la dernière heure a sonné hier, les cloches valdinguent et se décrochent, certains meurent écrasés, il n’est plus temps, il faut quitter les solitudes de bois, de béton et d’immobilité et se ruer, se ruer à l’intérieur, le spectacle en vaudra la peine, n’épargne pas ta peine, joue des coudes et pas de la trompette, l’heure a sonné, c’est vrai, le temps n’est plus aux scrupules

la cathédrale vacille, menaçante, plonge ses tours dans la foule ébahie et porte à sa double bouche des élus extatiques, exulte et pousse la foule dans ses entrailles fumantes : dévore, dévore, repais-toi, avale toute cette humanité docile, fidèle aux guides et aux panneaux didactiques : ils iront où tu voudras, il feront ce que tu diras, il prendront un coup d’encensoir pour un coup de génie et un souffle d’orgue pour un souffle divin,

à l’intérieur, sous la voûte céleste, les suisses au garde-à-vous se tiennent cois dans leurs haies, la nef est un chaudron de croyants, les officiants encapuchonnés, têtes rabattues, mains jointes, sont des demi-colonnes en prière ; dans le sabbat du transept les saints mènent la sarabande, tirant langue et crocs démesurés, confisquant les bourses, ils entrainent les pénitents vers le bûcher de la foi et les cris sont sublimes.
La foule adore, génufléchit, jamais ne réfléchit, expecte dans un vent de folie la montée en chaire du dernier des justes, le prêcheur à la barbe de feu, aux yeux d’enfer et le voici qui monte dans sa bure cramoisie pour invectiver les foules aux yeux fantomatiques,

les meutes d’yeux des cierges s’allument, autodafés des livres mis à l’index, rougeoient et observent les fidèles encerclés comme autant de proies, les fenêtres vitrées sont des spectres qui flottent, incertains, les rosaces tournent sur elles-mêmes comme des roues de justice et l’assemblée acclame en chœur, en clepsydre, les anges incandescents descendus de leurs éternités de bas-relief qui patrouillent dans les allées et dirigent les hymnes, les laudates,

au centre trône la vulgate, monastère de latin peuple les imaginations de scènes superbes où le Verbe illustre le Glaive qui ravage ces pays mythiques dévorés par l’ignorance et les idoles

la messe messianique réunion de cinq mille cœurs vibrants, assassinés de ferveur, demande, supplie le retour de Celui-Qui-Nous-Quitta, la fin de l‘Histoire et le début de l’Amour

conquis, voici un jeune prêtre, fraichement ordonné, fébrile de foi, qui s’avance, sort du rang et s’élance au centre de la croix, se jette à même sol, hurle démentiellement « Dieu soit loué ! » se redresse et les bras en croix se fige, le buste porté en arrière, cataleptique, attendant le jugement dernier,
cependant la foule murmure ses litanies et les catéchumènes enchaînés dans la crypte entrés en transe à force de fouet et d’épines, de leurs voix de fer porté au rouge, hurlent puissamment des cantiques qui montent dans les absides, l’église bout de tension et les murs se fissurent, le gothique ruissèle le long des colonnes, les ogives se décroisent, les tableaux se décrochent avec fracas et flambent, les croix se signent, les prêtres dansent comme des possédés autour de l’autel où traine la coupe de Vie

les voix à l’unisson s’accordent et la clameur transperce les murs déjà ébranlés, les vitraux éclatent et sous cette pluie de verre, le miracle attendu se produit enfin : le Christ remue sur sa croix et en arrache le sang de ses membres, il se dresse énorme, tombe le masque de son pagne, lancinant avance, de ses mains et pieds dévorés de stigmates accouche de fleuves rougeoyants comme une traine de mariée ; sa couronne d’épines jette des éclairs et des charbons ardents, les sacristains se jettent sous ses pieds en un tapis de braises magnifique ; le Christ, ivre de sa résurrection, s’avance jusqu’au centre du chœur et s’y fige, avec une douloureuse lenteur, il grimpe sur l’autel et tous les yeux sont braqués sur lui comme autant de projecteurs, dressé sur l’autel il toise la foule et rugit en agitant sa crinière enflammée, dominant le troupeau prosterné

voici le Christ de bronze qui se penche, drapé de sa radieuse nudité, saisit le calice à ses pieds, l’élève au-dessus de lui alors que ses esclaves mitrés prononcent les libations parousiques, puis, avec un calme dramatique, incline et renverse la coupe au-dessus de sa tête, commandant au vin de ruisseler sur son front et de miraculeusement oindre son corps, lavant et guérissant ses plaies, son corps athlète parfaitement sculpté d’orichalque frémit et irradie une chaleur insoutenable :
les premiers rangs prennent feu, mais la foule ne bouge pas, chantant toujours et de plus en plus fort, à s’en briser la voix, les colonnes du déambulatoires tremblent sur leurs bases, les clés de voûte s’ouvrent sur le paradis promis, le plafond se délite et les premières pierres tombent comme un chapelet de grâces, entraînant les autres dans une cascade mystique, la multitude écrasée est canonisée aussitôt, le clergé prononce l’extrême onction avant de se faire immoler à son tour,

le Christ, comme un sexe dressé sur cet océan de sublime douleur, ouvre ses yeux chimériques et c’est le signal qu’attendait l’édifice pétrifié pour céder ; tout croule, les portes battent en brèche, les statues s’empoignent à toute volée, les évêques sur leurs portraits se crèvent les yeux de plénitude, l’église se recroqueville, se tord de bonheur, écume et fond, coule comme un fleuve de lave et de sang à la conquête des premiers contreforts laïcs et s’étend comme une peste sur la ville.
litanie de lave, communion de sang
litanie de lave, communion de sang

sur l’autel, trône œcuménique, monolithe au milieu des ruines fumantes, dans une brume irréelle, un priape hiératique se dresse, aveuglant et silencieux, terrible d’une colère toute divine

les pèlerins noircissent l’horizon, mus par une impérieuse nécessité
et les foules prosternées se consument lentement dans des chants de chair roussie
les athées sont punis enfin
le paradis et l’enfer font le plein

la ville impie tombe en miettes
tout crame, craque, croule
les monuments se jettent au sol
les tours avant de choir, demandent pardon

la cité, embrasée de mille clameurs se convulse de ferveur, les croyants, écrasés de foi, rampent au sol,  comme des crucifix, les mères offrent leurs petits à bout de bras à l’incendie furieux, une éruption de folie rédemptrice saisit la ville qui bout comme un chaudron brûlant, des prêtres accourent de partout, portés en triomphe par leurs ouailles processionnaires, les effigies sacrées ont été sorties et les reliques aussi, un vent surnaturel avive ce volcan bigot et on voit les nonnes se dévoiler et, entièrement nues, offrir les missels de leurs corps aux nonces de passage : toutes les âmes ne sont que prière et adoration
que prière et adoration

 

Et le Christ jouit

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