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I comme

Passeport pour... (2)

10 Septembre 2013 , Rédigé par T.B. Publié dans #Passeport pour un pays encore à inventer

(suite...)

 

Le jour marche de ses sabots de torpeur à la conquête du temps. Comme une machine à vapeur, un incendie liminaire, une forge de monde inférieur. La chaleur torride bat mes tempes à tout sang et la sueur s’interpose, héroïque, entre l’insolation et moi. Ma chemise s’est faite torrent et bave sur le sentier fissuré. Je suis une bonne poire pour la soif et pas un ruisseau ne se porte à mon secours. La terre semble tarie, épuisée, dégorgée en un mot, elle se craquèle, crie, stridule, se tord - des douleurs de quel accouchement ? Qui pourrait le deviner ?

Le jour marchait de ses sabots de torpeur à la conquête du temps. Et dans mon cerveau de désert les idées serpentaient vers d’improbables oasis. Certaines épinglées aux rares cactus, attiraient les vautours. Et dans mon cerveau ce désert de sable et de roc. La brûlure solaire pour toute compagnie : « la moisson est aride qui fera de nous des hommes » me répétais-je, comme une routine de la douleur. Chaque pas tuait, moissonnait les vies. Chaque pas était une fin de monde, et j’entendais les clameurs atroces des premiers sacrifices humains. Chaque pas était une fin de moi, et qui sait combien je mourus en cette heure zénithale.

Le jour marchait de ses sabots de torpeur à la conquête du temps. A l’ombre d’un arbre chenu, la vie attendait léthargique que passent les heures comme des lacérations. Les lézards, annexés par les rochers, étaient frappés du sceau de la minéralité. Rien ne bougeait, excepté la pulsation jugulaire qui bat les secondes. Rien ne bougeait et les herbes indolentes cherchaient à se fondre parmi la masse de leurs semblables, comme des élèves voulant échapper à la question du professeur.

Coup sur coup, je vis un aigle baisser les yeux, je vis un agave courber l’échine, je vis mon ombre ramper à même le sol ! Alors, sous peine d’écoper à mon tour de la marque des esclaves, je dus me réfugier du brasier sous un vieux pin parasol, charitable par ailleurs, qui disait ses prières de cigale et d’escargot.

 

La chaleur montait en flèche à faire pâlir le thermomètre le mieux assis. Les têtes dodelinaient avant de s’écraser. Le monde était chirurgicalement blanc. Le soleil n’était plus qu’un énorme fruit confit céleste, assassiné par la respiration de fournaise de la terre. Les rochers devenaient des volcans et des miroirs : une clarté tranchante paissait partout, à tout aveugler, immanente, issue des corps-mêmes. Les ombres illicites avaient pris congé et c’est avec une émotion mal contenue que j’avais serré l’immatérielle main de la mienne. A moins que tout ici ne soit qu’un songe.

La chaleur montait en flèche jusqu’au plus haut solstice. Le monde est plus fort que moi, j’accepte ses sentences même si je faillis à leur trouver une logique. Je me suis aventuré seul dans ce pays et je regrette ton absence, compagne de mes gestes. Mais, pris dans ce dilemme : de m’être ou de t’être fidèle, j’ai fait le choix que l’on devine. Peut-être que lorsque j’aurai parcouru la route qui me ramènera en vue de mon origine, accepteras-tu que je vienne déposer encore une fois le fardeau de mon âme dans ta chambre et que je décline sur le papier de ta peau mes identités retrouvées. Ô solstices !

La chaleur montait en flèche à assassiner le soleil lui-même. Le ciel comme un grand livre blanc. Des nuages comme des signes mystérieux. Des nuages avançant lentement vers le triomphe du soleil.

 

Les nuages s’enroulaient comme des serpents aux branches de la jungle du vent et évoluaient en une chorégraphie fabuleuse dont mes rétines buvaient la beauté. Je vis défiler mon ancienne vie, que je ne reconnaissais plus. Ces situations de chaque jour dont je connaissais les gestes par cœur. Ces baisers que je distillais sans même plus y penser. C’est alors qu’entra dans cette vision un adolescent d’une beauté nouvelle, esquissant des gestes de tourbillon et d’arc-en-ciel, les mains et les yeux ouverts, chargés de paroles insoupçonnées. Je voulus désaltérer le peuple de mes questions auprès de son verbe, savoir qui il était, d’où lui venaient ses couleurs, mais pressentant quelque malheur, il s’évanouit. Alors, dérouté, saisi d’un vieux réflexe de l’homme, je jetai mes yeux au ciel et, plantant mes genoux dans la terre féconde, bras ouverts, je laissai pousser le rameau de ma voix.

        « Oh Nuages, mes frères, composés d’eau comme moi qui parfois éclatent de fureur, dites-moi, ce pays connait-il aussi les violences ? L’injustice, demi-sœur de la haine, y fait-elle mûrir ses fruits aux atolls des arbres ? »
       « La violence ne pousse qu’au cœur des Hommes, nous ignorons ses fruits. » semblaient-ils me dire.
       « Nuages, mes frères, sages aux cheveux de laine immaculée, est-ce l’humanité dont je porte le costume que l’on fuit en moi ? Car, contraire en cela à la majorité de ma race, je me sais animé d’un désir noble et pur ; je voudrais que fleurisse ce pays dont je rêve, sauvage et féroce, qui ne concède nulle faveur aux humanoïdes, cheptel insignifiant ; un pays peuplé d’hommes sereins et humbles, tout occupés des autres, pénétrés de chants et réunis au soir autour d’anciennes légendes rôties au feu de bois ; un pays peuplé d’une vie multiforme et immense dont il faudrait, pour en apprendre le protocole, rassembler le nombre de ses années et les générations à venir.  »
       « Va en paix, petit Homme. L’innocence est devenue folie mais tu trouveras ces couleurs qui te hantent. » crus-je entendre.

Les nuages s’enroulaient aux creux du vent comme des fougères, comme des mammifères qui se lovent dans un terrier pour boycotter la neige. Et ils me regardaient, coursant la vague fluctuante des herbes hautes, attablé à l’autel du bonheur simple, courir à la rencontre du zéphyr et de l’aquilon. Trébuché suite à une espièglerie du sol, je partis d’un rire pieux, qui montait comme la fumée d’un sacrifice aux dieux anciens, montait encore et toujours comme s’il voulait inscrire en lettres évanescentes « liberté » sur le grand tableau blanc des cumulus.
Peut-on écrire « Liberté » sur un nuage comme on le fait sur un bout de papier ?

La férule des souvenirs me prit à la gorge comme mille atteintes aux possibles. Me parvenait, déchirée du fond de l’espace-temps, comme une parcelle d’infini, comme quoi ? comme on s’y attend le moins, comme on ne s’y jurerait pas, une berceuse de l’enfance qui sonne à la porte de la mémoire.
C’était l’index sévère d’un moralisateur en chaire.
C’était la tribune de la télévision où l’on pense par slogans.
C’était la politique, parée de ses atours d’orgueil et de baliverne.
C’était le prêt-à-parler et les salutations conventionnelles si dépourvues de spontanéité.
Peut-on inscrire « liberté » sur un nuage ?

 

Les nuages s’enroulaient comme des écharpes à la gorge des collines, riant au nez d’un impassible menhir planté sur un sommet. Un tronc monolithique que le crépuscule rendait anthropomorphe, coiffé d’une perruque de mousse et d’une barbe de lichen, toisait l’environnante plaine.

Rayon de pierre à la roue des temps oubliés, prête ton épaule amicale au voyageur anonyme qui désire se repaitre de la nuit à l’abri de tes aires. Sur la butte des rêves osés, vécus, toi qui étudies la course des planètes, accueille ce passant d’un soir et apprends-lui la langue patiente des mânes des humanités englouties. Et s’il cherche de sa main expiatoire à percer tes secrets préhistoriques, pardonne-lui, tant sa soif est pure.

        « Témoin des âges accomplis, révolus, Fils prodigue d’une société qui craignait les dieux des tempêtes, Immortel qui ricane à la barbe des temps, souffre que je m’abrite de la fatigue au roc de ta sagesse. Toi qui vis la folie des hommes incarnée en gigantesques armées, en débauches de sang, toi qui vis l’honneur rendu aux dieux, toi qui vis les amants s’enlacer, toi qui vois chaque jour le spectacle des astres et chaque mois celui des saisons, et chaque siècle celui de l’espoir ; souffre ma cloporte présence. Je te ferai offrande pour ta peine de mon meilleur silence et je prêterai l’oreille si tu trouves judicieux de me raconter l’une ou l’autre histoire. Que la nuit te soit douce, autel de peuples désormais dissous. »

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