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I comme

"La chaussée était mouillée. Il avait plu."

30 Novembre 2013 , Rédigé par T.B. Publié dans #Aucune

Essai de mise-en-doute à peu près systématique d'un énoncé d'une banalité parfaitement édifiante.

 

« La chaussée était mouillée. Il avait plu. »

C’est un fait : il y avait une chaussée et elle était mouillée. Personne ne peut le nier, d’autant plus qu’il n’y avait personne lorsque j’en fis le constat et qu’il n’y a toujours personne alors que je le couche sur le papier.

La chaussée était mouillée. Voici une proposition qui semble concise, claire et indiscutable : nous sommes en présence d’une chaussée et son état est d’être mouillée. Ceci parait suffisamment anodin et de peu d’importance pour qu’on accepte l’affirmation sans ciller. Mais en vérité, qu’est-ce qui nous prouve que cette chaussée était réellement mouillée ?
Ce n’est pas mettre en doute la probité de l’énonciateur de cette proposition mais seulement s’interroger sur le degré de vérité de cette assertion.

Comment fait-on pour reconnaitre un objet mouillé d’un objet qui ne l’est pas ? C’est-à-dire qui est sec. Le moyen premier et le plus efficace semble être le toucher ; au contact la supposition est confirmée, sous condition que l’observateur ait lui-même les mains sèches et que celles-ci ne soient pas dépourvues de sensibilité nerveuse. L’évidence devient indiscutable si un tiers vient corroborer l’observation. Mais il n’y avait pas de tiers pour confirmer et de toute façon l’expérience n’a pas été réalisée puisque je ne me suis pas penché pour toucher la chaussée.

Dès lors, n’ayant pas pu procéder à un test physique, c’est à ma vue que j'ai dû me fier. L’on peut fort bien induire qu’un corps est mouillé d’après plusieurs critères :

  1. sa couleur a foncé,
  2. son poids a augmenté,
  3. l’eau ruissèle du corps, ou à sa surface,
  4. un quidam tente d’essorer le corps.

On ne me fera pas l’injure de contester que c’est selon les critères (a) et (c) que j’ai sans doute élaboré mon jugement.
Sans doute ?
En effet, je n’ai pas procédé par examen clinique sous les auspices de la plus rigoureuse logique et l’exigence cartésienne, c’est bien plutôt une évidence qui s’est imposée à moi sans que j’y prenne garde. La vérité, c’est que mes yeux ont vu la chaussée, et pas rien qu’elle encore, et que dans mon cerveau, par un mécanisme incontrôlé, il fut interprété que la chaussée était mouillée. Était-ce l’eau qui parcourait sa surface et se rassemblait sporadiquement en flaques, était-ce les cheveux mouillés des passants, la teinte noir profond de l’asphalte, les tentes aux devantures des magasins d’où tombaient encore quelques gouttes ? Je ne saurais le dire.

Mouillée. Il ressort du choix de cet adjectif une appréciation quant à la quantité d’eau présente sur la chaussée. Un flot considérable eût amené un adjectif tel que (dé)trempée, et une quantité minime d’eau aurait justifié un adverbe tel légèrement ou à peine.

Toutefois n’en restons pas là : examinons la question de cet état de la chaussée. Alors que la chaussée a des dimensions, une couleur, une vie propre, une dilatation, une fréquentation, des maisons disposés dans le sens de sa longueur, abritant commerces ou habitations, une localisation géographique et qu’elle mène à tel ou tel endroit, pourquoi diable se concentrer sur l’état d’humidité de la route ? On peut légitimement douter que ce soit cette information qui intéresse en premier les gens, même ceux d’entre eux qui sont automûs.

Si l’auteur choisir de mettre en évidence cet état de la chaussée, c’est sans doute à cause de son caractère muable, provisoire. En effet, la chaussée a une réalité stable dans sa globalité, indépendante des évènements qui se succèdent sur elle, et seulement troublée par les manifestations diluviennes. Si le caractère mouillé ou non de la chaussée peut sembler de peu d’importance, voire sans importance du tout tant qu’il n’a pas d’influence sur l’anecdote racontée (si anecdote il y a) est vraisemblablement à comprendre comme un élément de contextualisation, au service de l’élaboration d’une atmosphère, toute fictive, basée sur des constatations sensorielles anodines ou improbables (la chaussée était mouillée, sentait les poubelles, réfléchissait les lumières blafardes de la nuit, etc.) servant peut-être à illustrer l’état mental du narrateur ou au service d’un symbolisme quelconque.

Soit, une question autrement importante demeure : pourquoi l’auteur choisirait-il cette formulation-là et pas une autre ?

  • La chaussée était mouillée.
  • L’eau ruisselait sur la chaussée.
  • Comme autant de larmes tombées du ciel, les gouttelettes ruisselaient sur la joue d’asphalte délicatement concave de la route vers les commissures des ornières.

Indubitablement, la formulation-même de la phrase nous informe à son tour sur son auteur : volonté de concision, d’objectivité ; mais précisément est-ce une volonté ? Ne peut-on imaginer qu’il cède à la plus veule facilité ou même qu’il ne cède à rien du tout sinon à des contingences ou à des fins dont les natures lui échappent ? Et pourquoi diable décide-t-il de parler de la chaussée plutôt que de la pluie. Car vraisemblablement, la pluie ne l’intéresse pas, puisque la sentence se centre sur la chaussée, ou peut-être justement est-ce une manière de faire ressentir par son absence.

Paradoxalement, cette phrase donne peut-être plus d’informations relatives à l’intention de l’énonciateur qu’à l’état de la chaussée elle-même. Car, soyons francs, qu’est-ce qui me garantit que mon interlocuteur, réel ou supposé, se fait les mêmes idées que moi des chaussés et du fait qu’elles soient mouillées ? La chaussée, comme nombre de mots, est une coquille sans réalité, une idée, un schéma mental issu de la généralisation des réalisations concrètes et diverses du concept « chaussée ». Mais plutôt que de dissiper cette potentialité en donnant des détails quant à la facture, aux spécificités de cette chaussée, l’auteur préfère la laisser dans le flou imaginaire et fournir un élément qui ne précise en rien la nature de la chaussée, son importance ou sa beauté.

Et l'opposition sec/humide est-elle efficace, pertinente pour rendre compte de la réalité ?

 

« La chaussée était mouillée. Il avait plu. »

Intéressons-nous maintenant à la deuxième phrase : Il avait plu. Une voie de cause-conséquence indubitable unit ses deux phrases, implicite, non découverte par l’emploi d’un mot-lien, mais pourtant bien intelligible à travers l’emploi des temps.

La chaussée était mouillée, malgré l’emploi d’un temps passé, nous porte dans le présent de l’énonciation. Il avait plu ; l’emploi d’un plus-que-parfait marque l’antériorité par rapport à la proposition précédente et donc induit l’idée d’un rapport plus ou moins direct entre ces deux actions. Au lecteur de reconstruire le lien logique, passablement évident, entre ces deux constatations.

Je dis constatations, mais le terme pourrait être sujet à caution. En effet, qui nous dit que l’auteur a effectivement reçu un témoignage direct, visuel, auditif ou sensoriel, de la pluie, et que ce n’est pas là une proposition logique qui s’impose à son esprit comme la seule permettant d’expliquer l’état mouillé de la chaussée. On pourrait très bien imaginer un autre lien logique, bien que moins souvent rencontré au quotidien : La chaussée était mouillée. Une borne d’incendie avait sauté.

Ce qui apparaissait a priori comme un fait, est peu à peu devenu une opinion sujette aux interrogations les plus raisonnables et les plus nécessaires ; en effet, que constater de cet échantillon verbal sinon la seule impuissance de son énonciateur à dire quoi que ce soit de positif ? Ces phrases sont-elles plus qu’un cri vide de tout sens autre que la possibilité pour son auteur d’affirmer de manière sonore son existence ?

Que faut-il conclure de cet examen : qu’il faut être scrupuleusement attentif au langage ou que le réalisme est un idéal perdu qui dérive sur l’océan des illusions ? Que chaque acte de parole masque plus d’information qu’il n’en donne et que l’objectivité est une vieille chimère qui pète de santé ? Que nous vivons chacun enclos dans des réalités perçues qui n’ont de commun avec le monde brut qu’une vague ressemblance ? Que, comme j’aime à la dire, le langage est une opération sur le monde ? Que l’observation ne suffit pas à la vérité scientifique ou que la vérité ne se conçoit que dans l’éternité ? Que les concepts humains ne sont pas valides pour concevoir une image de l’univers autre qu’humaine ? Que nous serons bornés pour les temps à venir aux prismes de nos sens et schèmes mentaux qui en découlent ? Que l’homme ne peut rien savoir loin des territoires mathématiques ? Que tout est relatif ?

Je gage qu’il serait téméraire de rien conclure d’un échantillon aussi pauvre, mais serez-vous de mon avis ?
Vous que je sais d’obéissance difficile et rétifs aux règles indues.

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Charp 09/12/2013 11:25

La chaussée mouillée invite à la glissade. :"La chaussée était mouillée: elle m'avait plu". Question référentielle irrésolue: étais-je amoureux de la chaussée?